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La Chute du Noyer
Article mis en ligne le 15 janvier 2017
dernière modification le 20 février 2017
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Licence : CC by-nc-sa

D’après le livre de Didier Van Cauwelaert "Le journal intime d’un arbre"  [1]

Une partie de moi est tombée en fin d’un après midi pluvieux. Transmise par une lumière plus intense qui me parvenait en mon centre et le contact de mes branches sur la pelouse, l’information m’a été confirmée par l’amoureux de la fille des propriétaires. Il était complètement incrédule... et je me suis vu tomber dans ses yeux exorbités , coupé presqu’ en deux, désarticulé pour m’échouer comme un vieux rafiot, en travers la pelouse.
En effet, c’est devant lui, qui refermait les portes de leur maison , quand tout à coup une grosse partie de moi s’est affaissée !! Un temps d’ incompréhension, de sidération..puis une première pensée pour eux "mon dieu... quand ils le sauront "... en effet ils étaient tous absents, la propriétaire et leur fille venaient juste de partir ce matin même en Bretagne, pour assister à l’enterrement de la soeur aînée du propriétaire, qui était déjà sur place depuis plus trois jours, dès l’annonce du décès ....
Cette fin d’après midi là, le temps était pourri, la pluie, le vent violent ..et une mini tornade obscurcissait le ciel..
La tristesse que j’allais leur causer s’est mêlée à tous les signaux de détresses que je percevais autour de moi.... insectes, oiseaux, champignons… tous avaient perdus mon repère.
Je m’accrochai à l’espoir qu’on allait peut être me sauver , comme pour le peuplier du voisin qui s’était couché lors de la tornade de 1999. On l’avait relevé avec un treuil et il survivait de son mieux depuis ..
Mais à travers ses yeux, j’ai bien vu que la plus part des branches charpentières s’étaient brisées dans la chute ..une grande partie de moi était décapitée... mais j’avais en tout cas épargné les toits des voisins qui me jouxtaient... c’eut été dramatique.... En effet je me développais tellement et si près d’eux que parfois certaines années mes branches alourdies de noix venaient frapper leur toit, par temps de vent intense, et pour sûr la nuit dans les chambres du dessous ça devait résonner !!... A par une remarque ou deux désagréables et ce il y 20 ans, il n’y a jamais eu de poursuite des voisins aux tribunaux pour insécurité significative ...

On m’appelait le noyer, tout simplement j’avais au moins 100 ans, plus de 3 mètres de circonférence, j’atteignais 18 mètres de hauteur et ma couronne développait environ 300 mètres carré de surface. Je couvrais presque toute la totalité de la pelouse des propriétaires...mes branches arrivaient parfois, à titiller les volets de leur chambre de l’autre côté du terrain . Et ce fait une partie de la pelouse avait bien des difficultés à pousser sous mon ombre, intoxiquée par les éléments chimiques propres à mon espèce, qui se déposaient sur le sol quand les pluies me lavaient ...

J’ étais le seul rescapé des arbres fruitiers très malades que les propriétaires avaient dus déracinés, quand ils ont emménagé dans cette vieille bâtisse, il y 40 ans.. Oh !! mais la mémoire commence à m’échapper tout doucement… en fait en face de moi, il reste encore un vieux poirier fidèle au poste qui végète mais résiste et il est là plus, pour consolider la palissade du voisin que par l’intérêt de ses poires au demeurant véreuses deux fois sur trois, et que l’on ne cueille pas ou peu… elles restent jonchées au sol... le temps que tous les oiseaux et insectes du voisinage les picorent, surtout les étourneaux, pigeons ramiers et tourterelles .

Car cette "rustique" maison au sens délabrée était un ancien café, siège de l’association des colombophiles. Il s’ appelait "Café de l’Hirondelle", je voyais défiler tous les hommes du village qui s’en mettaient, une voir plusieurs derrière la cravate et qui parfois me faisaient subir quelques outrages urinaires ... avant de repartir chez "Momam".

Apparemment dans le quartier il y aurait eu d’ autres victimes de la mini tornade, dont un chêne déraciné, en pleine forme, la soixantaine bien tassée, peu avant moi, il est tombé comme une masse, ça m’a peiné et attristé un si jeune chêne.
Bref ma trop grande prise au vent, l’attaque d’une vermine sans doute, et l’âge sont peut-être des circonstances atténuantes mais n’auront pas atténué le choc brutal de cette mini tornade début août 2015 ...
Le propriétaire était absent depuis quelques jours ...parti brusquement en Bretagne, sa femme et sa fille l’ont rejoint après, ah ! excusez-moi, je me répète, je suis encore sous le coup de l’émotion...
Il me parlait souvent... me prévenait quand il devait m’élaguer... pour adoucir ma peine... et me préparer à la tronçonneuse ...Il aimait s’appuyer sur moi, posait ses mains sur ma peau d’écorce pour y puiser des forces..pour se recharger... je lui prenais autant d’ énergie qu’il m’en demandait... "c’est le principe millénaire des échanges entre nos deux espèces" ....Quand il me touchait, je sentais la flambée de ses cellules... la même exubérance désordonnée qui nous amène à fleurir dix fois plus à l’approche de notre mort, pour augmenter les chances de nous reproduire... et lui sait combien de mes jeunes pousses il a dû retirer du jardin au printemps de cette année là..

Tout à changé depuis qu’une partie de moi est à terre... j’ai perdu les trois quart de moi même... le reste est debout, je suis à l’image d’un bateau démâté, mais pour combien de temps... toutes mes fonctions sont au ralenti : montée de la sève , lutte contre l’invasion de champignons, consolidation des cellules de la nouvelle couche de bois, refermer vite ces cicatrices béantes, face à l’urgence combattre à tout prix pour survivre....
C’est ma première nuit gisant sur le sol et c’est le premier contact de ma ramure avec ceux qui jusqu’alors n’avaient fréquenté que mes racines... les vers de terre, les fouisseurs...
Et désormais les chauves souris qui me frôlent mémorisent par leur sonar mon nouvel emplacement dans le paysage... je brouille les repères du jardin , je dérange ...
Devant mon aspect rebutant , les pigeons perplexes m’observent des toits voisins et n’ osent plus se poser... le pivert a disparu, les belles mésanges, le roitelet furtif, les merles ont fuit ..Tout un cycle de vie a disparu, seules les fourmis continuent leur habituel chemin sur ma peau d’écorce, cette fois c’est parallèlement à la pelouse sur la plus grosse des branches charpentière qu’elles se déplacent et apparemment elles ne semblent pas réaliser la situation...

Quelques jours après , une multitude d’hommes sont venus pour évaluer les risques et/ ou mes chances de survie : mes racines sont bien ancrées au sol mais la partie de l’autre branche charpentière qui reste encore, pose problème et déséquilibré comme je suis, qu’ elle ne me fasse pas, par grand vent, basculer sur les toits des voisins ...

Le jour est venu . Le jour des tronçonneuses, des scies et des brouettes... Les bûcherons me débranchent méthodiquement... la séparation avec la dernière de mes branches me remue et une partie de moi part avec le flot incessant des brouettes jusqu’au garage... là où le broyeur réduit mes branches en petits copeaux et gros éclats... Ils me laissent en souche avec un tronc, ou plutôt un moignon en plateau de 50 cm de hauteur juste assez pour y recevoir les fesses de mes propriétaires...
Je suis encore enraciné et j’ai l’espoir d’entendre encore la vie de cette famille et d’y faire perdurer mon souvenir ..ne seraient-ce qu’à travers ces pigeons ramiers dont un que les propriétaires ont appelé RanTanPlan, drôle d’idée ce nom, et par les tourterelles qui reviennent quand même roucouler tout près de moi pour mon plus grand bonheur...

Puis par la suite, le propriétaire patiemment débita à nouveau toutes mes branches en attente, en bûches à la bonne mesure... et voilà comment je suis devenu un gros tas de bois, l’équivalent de 12 stères,
Peut être ressentirai-je de cette chaleur que je vais leur donner maintenant à défaut des noix... "Car l’hiver prochain les propriétaires auront bien chaud, mon bois refendu avec soin aux dimensions de la cheminée prend des reflets nouveaux dans les yeux embuées de cette famille" ..Cela sera aussi ma façon de leur rendre tout mon amour... de la chaleur... le plaisir d’être ensemble autour de la cheminée... de leur rendre hommage... je les aimais tant ..

Je suis comme gommé, effacé de leur vue mais j’inonde cet espace laissé vide, de la lumière du ciel , du soleil... et je leur donne plus de nuages, plus d’étoiles à contempler…
La propriétaire aura ainsi beaucoup plus de clarté maintenant pour peindre mais je sais qu’elle est triste, allongée sur le canapé rouge, de plus pouvoir me dessiner quand elle était au plus mal lorsque ses crises survenaient ... Nous patientions ensemble ..

Une autre page de vie s’ouvre ou se ferme... l’été 2015 à été le temps des disparitions, des condoléances... le temps des tristesses..
Certaines personnes ont trouvé assez étrange que je disparaisse quelque temps après le décès de la Sœur du propriétaire... et on raconte qu’en Bretagne du Sud j’incarne l’Ankou, la mort ...et que d’autres traditions ancestrales (de Roumanie par exemple) me décrivent comme un arbre maléfique... qui attire la foudre et qui est malsain... mais au delà de ces superstitions, je sais que les propriétaires et leurs enfants ont vécus heureux près de moi, sous mon ombrage ...et à recueillir mes noix....

Le propriétaire continue de me parler malgré mon aspect rebutant, il me rassure... et tente de me rendre une certaine quiétude... "et peut être qu’un jour, qu’au dessus de mes vieilles racines enfouies dans le sol depuis tant d’année, ne sorte une graine de noix en dormance, qui attendrait pour revenir à la vie, que j’aie compris le sens de la mort..
Et le temps sera peut être venu de lâcher prise, de m’abandonner à une nouvelle croissance et.... que le silence de la vie recommence" !

Notes :

[1(Très émue à la lecture de ce beau livre décrivant la fin romancée d’un fabuleux Poirier tricentenaire, j’ai voulu rendre "hommage" à mon Noyer , décapité, un après midi d’août 2015 ..La cause de leur grand fracas, le déroulement de leur abattage, la peine exprimée par leurs propriétaires respectifs se ressemblaient tellement, que j’ai mis mes pas dans celui de l’auteur pour écrire ces quelques pages..que je vous lis , mes BBCC, assis dans cette forêt magnifique, et qu’eusse aimé entendre aussi un Noyer des villes.)


J’ai été malade et vous m’avez secouru. Bonne Vie ! A l’Avantage !

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